Pascaline Amblard

Résidents
01.06.2026
30.06.2026
French

Pascaline Ambard

En préparation de son exposition au FRAC Corsica en 2027, Pascaline Amblard découvre la sittelle corse, dernier oiseau endémique de l'île. Sa résidence au sein de Providenza est l'occasion d'approfondir ses recherches de terrain, par l'affût et l'observation longue, en vue de la fabrication de la pièce qui sera exposée. Artiste plasticienne et visuelle, Pascaline place l'assemblage et la collecte au coeur de sa pratique, et investit ses installations des lieux où elles se tiennent. L'observation de la Sittelle corse est une invitation à un travail immersif sur la façon d'habituer un écosystème.

La Sittelle corse est inféodée au Pin laricio

Inféodé, c’est l’adjectif que je trouve dans les guides pour décrire la relation entre ces deux

espèces. Une double définition,

une double entrée,

une double utilisation.

1. Mis sous la dépendance de.

2. ÉCOL. : Qui ne peut vivre qu’aux dépens d’une espèce ou d’un milieu. »

Je me demande si l’usage de cet adjectif a réellement perdu ce qu’il porte de soumission, sa

sujétion.

La Sittelle corse reste définie par l’autorité de son territoire, par la nécessité d’une autre présence.

Une double autorité : celle de l’essence du conifère, et celle de l’île.

Une relation de milieu à vivant.

Qui est aussi une relation de vivant à vivant.

Puisque

le pin est habitat et cohabitant.

Une relation qui pourrait se décrire :

Mise sous le tendre attachement de

Un lien qui s’explique par son bec.

Qui cherche des réserves de possibles, des graines.

La Sittelle corse se nourrit presque exclusivement des graines du Pin laricio. Contrairement à

celles du Pin maritime, leur enveloppe est suffisamment souple pour que les sittelles puissent les

ouvrir et les manger.

Commensal, ale, aux :

1. Personne qui mange à la même table qu’un autre.

2. BIOL. Se dit d’une espèce animale qui vit au contact d’une autre en profitant des résidus

de sa nourriture, mais sans la parasiter.

Être lié par ce qui s’ingère,

par ce qui se cache, s’avale,

par nos langues, nos corps.

Je suis allée observer cette sittelle dans la vallée d’Asco. Je n’ai rencontré que des pins, leurs

cavités et des graines vides.

À partir de l'hypothèse de sa présence, j'ai essayé de suivre les contours de cette relation : leurs

échanges, leurs accords, leurs soins.

J’ai questionné mes relations, les liens qui les entretiennent, mes intimités partagées.

Dans ce moment d’attention, mes yeux se sont déportés, mes sens se sont floutés, les aiguilles

de pin ont perdu leur physicalité.

De retour à Providenza, j’ai écrit à partir de ces déplacements de sens qui ont transformé mon

point de rencontre avec le paysage, les odeurs, les hauteurs.

Écrire dans ce territoire, ce milieu habité, traversé de signes, de rythmes et de seuils.

Faire écho à cette expérience d’observation.

Comprendre le lien entre le chant de l’engoulevent -que mes oreilles ont si longtemps cherché- et

les couleurs du crépuscule.

Les paysages de ce lieu, si forts, et ses vivants, si présents, ont forcément sillonné ce texte. Le

chant des deux Petits-ducs scops a joué la ponctuation de mes phrases, de mes gestes. De

même que la vibration des pics épeiches dans le chêne surplombant ma cabine a déplacé

certaines syllabes.

Tous les matins, sur le chemin de la Fabrica, j’ai pu observer les pétales de la chicorée s’ouvrir, le

temps d’un café ces derniers commençaient déjà à se replier. Une danse quotidienne qui teintait

le champ de ce violet si spécial, avant de le laisser prendre ce jaune paille que le vent aime tant

balayer. Cette résidence m’a permis de repenser, par toutes les rencontres qu’elle offre, ces

temporalités qui rythment mes journées, de les agencer en fonction du vent, en fonction d’un

chant, en fonction d’autres passages.

·

Les aiguilles de pin ont perdu leurs physicalitées,

elles ne sont plus tangibles.

Elles ne piquent plus, ne cassent plus, ne s'effritent plus, ne sèchent plus, ne sentent plus, ne

tombent plus, ne s’embrasent plus, ne se ramassent plus, ne s'entassent plus.

Elles ne sont plus vraies auprès de mes mains.

Elles existent seulement sous la forme écrite :

une ligne

un point

une ligne

·

Des yeux pointus,

deux globes oculaires saillants.

Deux petites montagnes, couvertes d’iris.

À chaque clignement, le sommet déchire la paupière.

Au bout de quelques temps le film protecteur s'est ouvert.

La peau scindée a laissé apparaître une nouvelle fente verticale.

Lorsque les yeux se ferment,

un nouveau rail guide le regard,

Le vent s'infiltre en permanence, souffle et érode ses deux petits monts.

La neige fond et se déverse sous la forme d'humeur liquide.

la larme coule

la mer dépasse la montagne

une pointe

un iris

une pointe

·

Cette souche pleure.

Pleure des larmes de miel : épaisses, visqueuses, sucrées.

Tellement épaisses, visqueuses, sucrées qu’elles rigolent à la vitesse de la rouille.

Les creux de la montagne sont comblés de clous de cuivre.

une larme

un point

une rigole

·

Celles-là, il ne faut pas les ramasser.

Les pierres ruiniformes chercheront toujours à rejoindre leur construction d’origine, à en rejouer la

forme. Pour retrouver leur emplacement à côté de celles avec qui elles ont parfois passé des

décennies.

·

Assemblage composé de deux pans inclinés : l'adret et l'ubac sont articulés par une rivière.

·

Je promène mon regard.

Mes yeux se déplacent au bout d'une laisse de nerf optique.

Chaque information irrigue mon système nerveux avant d'arriver dans mes paupières vides.

Un décalage entre le son et l'image.

Un manque de concordance ; le prix à payer pour voir au-delà de mon corps.

La première fois que j'ai eu le son sans l’image, mon corps a tenté de combler ce trou.

Il m'est alors apparu image,

image s’intercale pour rattraper les retards, les perditions de détails.

Avant les nuances de rouge : image.

Avant le lac dans un paysage : image.

Avant le millepertuis : image.

Je laisse parfois mon regard se perdre,

ainsi image apparaît assez longtemps pour être contemplée.

une laisse

un regard

une image

image

·

Je mange de la langue,

Colle une langue cuite et molle sur ma langue vivante.

Je la tourne 7 fois dans ma bouche

la première pour appréhender

la deuxième pour déchirer les chairs

la troisième pour trancher les papilles

la quatrième pour casser les muscles

la cinquième pour sécréter la salive

la sixième pour saisir les mots contenus

la septième pour absorber.

·

À chaque claquement de dent les noms changent.

Apprendre la langue devient nidification.

Des nids-bouches dans des gorges asséchées,

d’où éclosent parfois quelques paroles.

une langue

une parole

une langue

·

un lien

un noeud

un lien

Credits

Portrait : Doriane