Deicy Sanches

Résidents
01.06.2026
30.06.2026
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Deicy Sanches

Deicy Sanches s'intéresse aux dynamiques qui s'opèrent entre la culture cap-verdienne et l'héritage post-colonial de l'archipel et les traduit par un travail filmique qui fait intervenir la danse, l'archive et la fiction. Artiste pluridisciplinaire franco-capverdienne dont la pratique explore ce que la mémoire corporelle révèle de l'identité, de la marginalité et de la poésie du monde, Deicy poursuit à Providenza son travail d'écriture de ce qui sera son premier long métrage.

Moça, Mulher e Velha

Film documentaire, Providenza 2026

Genèse

Originaire des îles du Cap-Vert, un pays indépendant depuis 1975, après 500 ans de traite négrière et de colonisation portugaise, je m’intéresse à l’identité des habitants de l’île de Santiago. Très jeune, à la fin des années 90, je voyage dans l’archipel avec ma famille, de façon récurrente, tout au long de mon adolescence et de ma vingtaine. Mes parents sont originaires de la région de Tarrafal, situé dans le nord intérieur rural de l’île de Santiago. Au cours de ces voyages, je découvre un mode de vie principalement lié aux travaux agricoles et pastoraux et j’expérimente la culture transmise par mes parents, dans son milieu originel. Une culture riche de survivances africaines qui s’incarnent à travers la musique, la danse, le batuku et les rituels de deuils des morts. La figure de l’esclave fugitif m’intéresse tout particulièrement.

L’esclave qui fuit la plantation à la conquête d’un espace de liberté, d’un lieu qui lui est propre où il explore un nouveau rapport au monde, en dehors de la temporalité du maître et du système esclavagiste. J’effectue un travail de recherche sur la mémoire, sur ce que les anciens ordres sacrés ont inscrit au plus profond de la chair d’êtres déportés et déracinés.

À la croisée des mondes photographiques, filmiques et chorégraphiques, mon travail de création s’inscrit dans la recherche d’une autre possibilité d’être au monde qui ne soit pas fondée sur l’exploitation intensive des sols et d’êtres humains infériorisés. De par mon héritage et ma sensibilité, je m’intéresse à la question de l’identité, de la mémoire corporelle et de la pratique du mouvement comme expérience vibratoire cosmique. Dans une démarche documentaire et d’expérimentation poétique, mon travail met en dialogue des corps et esthétiques à la marge.

Film

Le projet que je mène à Providenza est celui d’une résidence d’écriture sur mon nouveau film documentaire, Moça, Mulher e Velha, qui s’entremêle à la fiction et à la danse, et qui s’inscrit dans la continuité de mes recherches sur l’identité cap-verdienne.

Aujourd’hui, dans les récits sur la formation de l’identité nationale capverdienne, la créolisation constitue le narratif hégémonique à propos de la société insulaire, mais dans ce processus de métissage, la femme noire esclave est considérée comme un simple vecteur de reproduction de la lignée paternelle blanche, exclue de la majorité des récits et oubliée de la mémoire généalogique locale.

À travers ce projet de film, en m’intéressant, dans l’histoire du pays, aux ancêtres que nous choisissons de commémorer et ceux que nous choisissons d’oublier, je cherche à comprendre les séquelles coloniales et la persistance des processus coloniaux racistes et sexistes dans la construction de l’identité collective de l’archipel. En partant de l’histoire de ma famille et de ma généalogie, j’aimerais révéler des questionnements plus profonds sur l’histoire des lignées capverdiennes. Pourquoi le Cap-Vert, indépendant depuis 1975, reste-t-il attaché aux récits de généalogies mixtes qui passent sous silence l’action des femmes qui ont été les principales actrices de la culture et de la créolisation ?

Process

Dans mon processus de création, je consacre une partie importante à la recherche et à l’écriture, et les territoires insulaires sont des espaces qui m’intéressent beaucoup. D’un espace îlien à un autre, j’essaie d’entrevoir les similitudes qui existent à travers des pratiques culturelles, en particulier les rituels de deuil des morts. La résidence Providenza se situant elle-même dans un espace insulaire, durant mon temps de recherche, j’ai pu découvrir une partie du territoire et son histoire, en m’intéressant particulièrement au Mazzerisme et à ses rituels.

Mes premiers jours de résidence sont consacrés à la découverte du lieu et de ses différents espaces, à la connaissance de son histoire et de son lien avec Antoine, ainsi qu’à la rencontre de l’équipe, des artistes et des volontaires. Je suis chanceuse d’être logée dans l’un des derniers cabanons construits, qui comporte un espace de nuit, un espace de travail ainsi qu’une terrasse.

En amont de la résidence, j’avais déjà commencé à faire des recherches sur mon sujet à partir de ressources collectées durant mes derniers voyages au Cap-Vert ainsi qu’à la BNF de Paris. En Corse, je me suis dédiée à l’écriture d’une première version du scénario du film. Dans la continuité de mon précédent film-essai sur le mythe du métissage au Cap-Vert, mon écriture filmique est une exploration de formes et d’esthétiques, de formats et de textures, pour tenter de retranscrire à l’image la complexité des couches de magma qui composent nos identités : corps déportés, déracinés, corps esclavagisés, ladinizados, corps créatifs, corps diasporiques.

En tant que danseuse, je convoque aussi le mouvement à l’image, qui est pour moi un moyen d’exprimer l’être intégralement, corps et âme. La danse est ici une tentative de révéler les traces et archives corporelles de nos existences, d’éveiller en nous des images et des états qui ravivent nos expériences vécues. Par le geste, recomposer le monde et imaginer d’autres possibles. Je pense un film qui navigue entre le matériel et l’immatériel, entre des corps féminins présents et des corps féminins absents qui survivent à travers l’imaginaire et l’archive.

Durant la résidence, j’ai le plaisir de rencontrer l’artiste marocain Nabil Aniss, qui est aussi résident ; à travers nos échanges et la découverte de nos pratiques, nous nous trouvons des sensibilités communes à la danse, au rapport à la mort et au monde invisible, ainsi qu’aux corps marginalisés. Lors de l’une de nos discussions, près de la piscine naturelle (son coin favori), il me partage le film de danse “A Mossa” réalisé par Jacques Malaterre et chorégraphié par le danseur corse, Jacques Patarozzi. Le film met en scène, au son des voix polyphoniques et de refrains dansés, les rituels de la vie rurale corse dans son imaginaire traditionnel : le banquet, les jeux d’hommes, la vendetta, la veillée du mort.

La Corse est pour moi une île assez mystérieuse. En échangeant avec la co-curatrice, Léa, je me rends compte qu’ils ont un rapport particulier à la mer. Pour le peuple corse, la mer renvoie aux multiples invasions et occupations qu’ils ont subies de leur terre au cours de leur histoire. Sans cesse repoussés vers les montagnes pour s’y réfugier, ils ont une pratique de la terre plus importante que celle de la pêche. Au Cap-Vert, terre historiquement marquée par un habiter colonial et par des cycles de sécheresse et de famine, la mer Atlantique est à la fois rêvée comme un espoir permanent, celui de “vouloir partir et de devoir rester” ou de “vouloir rester et de devoir partir”.

Lors d’un dîner partagé à la Casa, je rencontre André Silva, un des volontaires, qui est artiste musicien, originaire du Portugal. Ensemble, nous échangeons autour de la musique afro-diasporique de Lisbonne et spécifiquement autour du guetto sound, mouvement musical initié par les afro-descendants originaires des pays africains anciennement colonisés par le Portugal. Le jour de son départ, André me tend un livre qu’il me conseille vivement de lire. Il s’agit de l’essai de Dorothy Carrington, Mazzeri, Finzioni, Signadori, sur les rites magico-religieux de la culture corse. En le lisant, j’en apprends sur l’histoire de la Corse et sur son rapport à la mort. J’y trouve des similitudes dans certaines croyances que l’on peut retrouver au Cap-Vert et sur le continent africain, notamment la croyance en la possibilité pour les êtres humains de prendre une forme animale, la croyance au monde invisible, que les Corses appellent l’Autre Monde, ainsi que la tradition selon laquelle les personnes dotées de dons “magiques” seraient mal baptisées et imparfaitement purifiées.

Naviguant dans les différents espaces de la résidence, entre mon bureau, la terrasse de la Fabrica ou la piscine, j’avance sur l’écriture de mon scénario, sous forme de moodboard et de découpage technique. Dans mon processus de création, le texte de la voix off est le fil conducteur qui me permet de penser les séquences du film. J’imagine plusieurs voix intérieures féminines amenées de façon poétique à la première personne.

La résidence est située dans les hautes montagnes de la région du Nebbio et, à différentes occasions, nous avons la possibilité de visiter les alentours et les villages voisins pour découvrir la région. Nous avons visité la ville de Nonza, située tout au nord de l’île, avec son immense plage de sable noir. Nous avons aussi la chance que Providenza soit située près de cascades magnifiques.

Restitution

Pour la restitution du temps de résidence, Nabil me propose de la faire ensemble. Nous imaginons alors un film-performance, mêlant nos images, des archives audiovisuelles, ainsi que de la voix et de la musique, issues de nos recherches. De mon côté, je lui propose des rushes filmés en super 8 au Cap-Vert, chez mes grands-parents, ainsi que des rushes numériques de paysages volcaniques de l’île. Pour la voix, j’enregistre des extraits du texte de la voix off que j’ai écrite pendant la résidence. Nabil, lui, propose des images d’archives de rituels au Maroc, des archives de la Corse autour du Mazzerisme, ainsi qu’un texte performé. Le film est une exploration un peu cryptique pour reprendre le terme de Nabil, qui rend compte de façon poétique et spirituel de notre processus en cours. Le résultat reflète notre rencontre, nos sensibilités communes et notre intérêt pour les corps et esthétiques à la marge.

Credits

Photos : Île de Fogo, Cap-Vert, Deicy Sanches

Photographies personnelles de Deicy durant sa résidence à Providenza, 2026

“A Mossa” de Jacques Malaterre (image de la culture, CNC)

Midju Branco, Cap-Vert, Deicy Sanches