Nabil Aniss
Nabil Aniss
Nabil Aniss lives between Brussels and Meknès, Morocco, where he was born. His work explores bodies in movement, metamorphosis, and trance as vehicles for liberation from systems of oppression. "Dancing Animals" is a project he is developing around the mystical rituals of his hometown, while seeking their resonance within other political and cultural spaces. His residency combines research, sound and video editing toward the creation of a sound and image installation centered on animal movements as performative practices.

À Providenza, j’ai rencontré Deicy Sanches, danseuse et réalisatrice capverdienne.
Nous parlions des Gnawa. Nous parlions du Cap-Vert. De l’esclavage. De la mystique.
Une même question revenait.
Que reste-t-il, lorsque tout a été pris ?
La terre. La langue. Le nom.
Il reste le corps.
Il reste la voix.
Norman Ajari écrit que la dignité n’est pas un droit. C’est une conquête. Une lutte contre un monde qui organise l’humiliation.
Les penseurs de l’afro-pessimisme rappellent une autre chose.
L’esclavage n’est pas derrière nous.
Il continue d’organiser le présent.
Alors le corps ne danse plus seulement.
Il résiste. Il chante. Il tremble. Il tombe. Il revient.
La mystique n’est plus une échappée.
Elle est une manière de tenir.

Je suis deux, un seul corps et esprit, le monde et l’autre.
Cette phrase, prononcée par Pierre, un mazzeru filmé en 2011 par la réalisatrice Anne de Giafferri pour son documentaire Mauvais rêves, résume à elle seule l’essence de ma recherche durant la résidence à Providenza.
Elle contient aussi l’essence de ce que je cherche depuis une dizaine d’années concernant les Gnaoua,
une communauté au Maroc issue de l’histoire de l’esclavage au XIVe siècle.
L’autre. La mort. Le début. Le retour.
Les mazzeri, comme les Gnawa, sont des intercesseurs. Entre le jour et la nuit. Entre le visible et l’invisible. Au seuil de deux mondes. À leur limite. À leur lieu de passage.
Les intercesseurs.
Les êtres du franchissement.
Ils se situent aux lieux du franchissement : les ponts, les cols, les cours d’eau, les pozzi.
Lieu de franchissement où aboutissent les andati. Les sentiers tracés par les sangliers. Endroit où se rejoignent le maximum de voies propres aux animaux.

Lieu du choix, et de la rencontre avec le destin.
Ils se situent aussi aux crêtes, et aux limites sociopolitiques des villages. Aux fleuves. Aux espaces de transition. Aux espaces de conflit entre les mondes.
Ils appartiennent aux espaces frontaliers. Aux lieux de passage de la lumière vers le noir.
Postés à la périphérie du changement, ils apparaissent comme des êtres de la limite.
Des personnes détenant un pouvoir. Exerçant une fonction.
La capacité de se dédoubler. La capacité de devenir autre.
On reconnaît les mazzeri, comme les Gnawa, à leur regard. Ils ne vous regardent pas. Ils regardent à travers vous. Ils passent leur vie à regarder.
Et cet acte... aussi banal qu’insignifiant, regarder, suppose qu’ils portent déjà les autres en eux.
On dit que le mazzeru choisi devient absent.
Il garde cet état de tristesse,
sans doute parce qu’il a conscience d’être l’instrument involontaire de la mort.
Cette situation entre la vie et la mort. Cet interstice dans lequel se retrouvent les marginalisés. les abandonnés,
Ils ne sont ni dans un processus où leur mort est nécessaire, ni dans un processus où leur bien-être est important.
Cette situation d’indifférence.
D’indistinction entre la vie et la mort.
Et les intercesseurs règlent cette indifférence?

Je suis deux, un seul corps et esprit, le monde et l’autre.
Cette phrase révèle autre chose...
Car une fois la bête tuée, le mazzeru la retourne sur le dos.
C’est alors qu’il voit la tête de l’animal se métamorphoser en visage d’une personne qu’il connaît, et qui appartient à son espace social.
La personne reconnue mourra infailliblement dans les trois jours à un an qui suivent.
Le mazzeru peut aussi prendre la forme d’un animal lors d’une rencontre avec un humain, jouant alors son rôle d’accompagnateur dans l’autre monde.
L’acte sacrificiel est fondamental chez les intercesseurs.
L’animal aide à prendre conscience de la mort. Une mort symbolique.
C’est ici que ce qui m’intéresse apparaît.
Ce n’est pas le passage. Le passage est linéaire. Ce qui m’intéresse c’est le retour.
Ce qui importe n’est pas de partir dans le monde invisible. C’est d’en revenir.
Le retour du monde invisible.
Sa capacité à fixer le corps, l’esprit, ou la maladie, mais aussi le social, la domination,
la marginalisation.
Il permet aux marginalisés de renégocier leur position dans la société.
Le retour ne fixe pas seulement un corps. Il fixe une manière d’habiter le monde.
C’est à partir de ce retour que la question de L’AUTRE apparaît. Regarder le visage d’un étranger comme le font les intercesseurs, c’est exigeant.
Cela permet de voir les différents niveaux de soi-même.
L’étranger.
Al-gharib et Al-ghurba, dans le lexique soufi, désignent l’exil. La condition d’être.
Pour Les intercesseurs, l’étrange et l’étranger ont quelque chose de merveilleux.
Ils les éloignent de l’origine. Ils les éloignent de l’évidence. Il faut la possibilité de l’autre pour pouvoir parler, même de soi-même.
Les intercesseurs ne regardent pas l’autre avec pitié. Ils ne veulent sauver personne. Ils ont compris que le bien, n’est pas limité à leur existence. Ils arrivent à être un autre.
Parce qu’ils ont compris qu’ils n’ont pas le choix.
Il n’y aura ni morale ni bien si l’autre n’est pas une question pour soi.
Même si tout le monde ignorent les intercesseurs, ils sont responsables de nous. Ils nous concernent. Qu’on le veuille ou non. Ils nous piègent.
Quoi que nous disions. Quoi que nous fassions.
Ils ne nous laissent pas le choix de l’indifférence.
Ils nous enlèvent les deux choses auxquelles nous tenons le plus :
la rivalité,
la revanche.
Être dépossédé de soi en étant responsable des autres n’est pas une blessure.
Cette dépossession rend la mort plus douce.

L’angoisse pour l’autre forme l’émotion ultime.
Plus que l’amour. Plus que l’amitié. Plus que la compassion.
Pour sortir de l’impersonnel. De la tragédie de la naissance.
L’angoisse pour l’autre est secours.
Habiter cet interstice entre la vie et la mort,
c’est dire : la dignité ou la mort.
Dans cette pensée, il n’y a pas d’opposition tranchée entre la vie et la mort.
On peut traverser de l’une à l’autre.
Les morts sont parmi nous. Et nous sommes parmi les morts.
Cette relativisation de la mort est une force révolutionnaire. Une capacité de survie et de résistance hors du commun. Et c’est là, la dignité.
Une puissance collective qui se maintient.
Une puissance qui tient face à l’humiliation.
Et qui porte, dans le même mouvement, le constat tragique de la situation.
C’est une réponse à l’indifférence générale. Une sorte d’aristocratie des pariahs.
Il faut voir, dans cet acte de s’accaparer la mort, probablement l’acte le plus progressiste que nous ayons vu.
C’est ce que l’on ne pourra jamais nous proposer d’acheter. Tout repose aujourd’hui sur une croissance constante. Infinie.
Imaginer la fin, en permanence, c’est résister à cela.
Une des pensées les plus structurantes aujourd’hui, celle des afro-pessimistes, part d’un constat simple :
Rien ne peut fixer le monde, sinon la fin du monde.
La fin d’un monde.
Comme Aimé Césaire, revenant en 1936 dans son île natale après ses études à Paris, il a écris :
Il faut bien commencer.
Commencer quoi ?
La seule chose au monde qu’il vaille la peine de commencer :
La Fin du monde parbleu.
La fin d’un monde.

